Alabama : droits civiques, fusées et sable blanc
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L’Alabama, on le traverse souvent sans s’arrêter, entre Atlanta et La Nouvelle-Orléans, ou en filant vers les plages de Floride. C’est dommage. En quelques heures de route, vous passez d’une ville qui a construit les fusées d’Apollo à un pont où des manifestants se sont fait matraquer en 1965, puis à des plages de sable si blanc qu’il couine sous les pieds.
C’est un État qui ne rentre dans aucune case. Sa chanson la plus célèbre, Sweet Home Alabama, a été écrite par un groupe de Floride. Son surnom officiel, le « Yellowhammer State », vient d’un oiseau (le pic flamboyant) que presque personne ne sait reconnaître. Et il porte à la fois une des pages les plus sombres de l’histoire américaine et un des moments où le pays a basculé dans le bon sens. Rien que pour ça, il mérite qu’on lui consacre quelques jours.
L’Alabama en bref
- Capitale : Montgomery
- Plus grande ville : Huntsville (qui a récemment dépassé Birmingham)
- Population : environ 5 millions d’habitants
- Superficie : environ 135 000 km², un peu plus de quatre fois la Belgique
- Entrée dans l’Union : 1819, 22e État
- Fuseau horaire : heure du Centre (7 heures de moins qu’à Bruxelles)
- Surnoms : Yellowhammer State, Heart of Dixie
- Point culminant : le mont Cheaha, 734 mètres
Géographie : du piémont des Appalaches au golfe du Mexique
L’Alabama se découpe assez naturellement en quatre morceaux.
Le nord est vallonné et boisé. Ce sont les derniers contreforts des Appalaches, traversés par la rivière Tennessee. On y trouve Huntsville, les studios de Muscle Shoals et quelques beaux coins de nature comme le canyon de Little River, un des canyons les plus profonds de l’est des États-Unis.
Le centre tourne autour de Birmingham, ancienne ville de l’acier, et de Tuscaloosa, la ville universitaire.
La Black Belt traverse l’État d’est en ouest. Le nom vient de la terre noire et fertile qui a fait la fortune des plantations de coton, et donc de l’esclavage. C’est aujourd’hui une des régions les plus pauvres du pays, et c’est là que se trouvent Montgomery et Selma.
Le sud, enfin, descend vers la baie de Mobile et une petite côte sur le golfe du Mexique, environ 85 kilomètres de plages entre Dauphin Island et Orange Beach.
Un peu d’histoire
Avant l’arrivée des Européens, le territoire appartenait aux Creeks, aux Cherokees, aux Choctaws et aux Chickasaws. Les Français fondent Mobile en 1702 : c’est une des plus vieilles villes du Sud. Espagnols, Britanniques puis Américains se succèdent ensuite, et les nations amérindiennes sont chassées vers l’ouest dans les années 1830.
Le XIXe siècle, c’est le coton, l’esclavage, puis la guerre de Sécession. Montgomery est la première capitale des États confédérés en 1861, avant que le gouvernement ne déménage à Richmond. Après la guerre, les lois de ségrégation (les lois « Jim Crow ») s’installent pour près d’un siècle.
C’est pour ça que l’Alabama devient, dans les années 1950 et 1960, le cœur du mouvement des droits civiques : le boycott des bus de Montgomery en 1955, les manifestations de Birmingham en 1963, les marches de Selma en 1965, qui mènent directement au Voting Rights Act. En parallèle, Huntsville se transforme en capitale de la conquête spatiale. Deux histoires très différentes qui se déroulent au même moment, à quelques heures de route l’une de l’autre.

Les incontournables
Montgomery : Rosa Parks et un mémorial qui marque
C’est à Montgomery que Rosa Parks refuse, en décembre 1955, de céder sa place à un passager blanc dans un bus. Son arrestation déclenche un boycott de 381 jours, mené par un jeune pasteur de 26 ans, Martin Luther King. Le petit musée Rosa Parks est installé quasiment à l’endroit de l’arrestation. Il est sobre et bien fait.
Mais la visite qui reste en tête, c’est celle du National Memorial for Peace and Justice, ouvert en 2018. Des centaines de blocs d’acier suspendus portent les noms des victimes de lynchages, comté par comté. Juste à côté, le Legacy Museum relie l’esclavage, la ségrégation et l’incarcération de masse d’aujourd’hui. C’est dur, mais c’est probablement le lieu le plus important de l’État. Comptez une demi-journée pour les deux.
Selma et le pont Edmund Pettus
Le 7 mars 1965, 600 marcheurs partent de Selma vers Montgomery pour réclamer le droit de vote. Sur le pont Edmund Pettus, la police les charge à coups de matraques et de gaz lacrymogène : c’est le « Bloody Sunday ». Deux semaines plus tard, la marche repart, protégée cette fois par la Garde nationale, et arrive à Montgomery avec 25 000 personnes.
Le pont est toujours là, avec son nom en grosses lettres, et la ville autour a peu changé depuis. Les 87 kilomètres de la US Route 80 entre les deux villes forment aujourd’hui le Selma to Montgomery National Historic Trail, avec un centre d’interprétation à mi-chemin, à Lowndes County.
Birmingham, l’ancienne ville de l’acier
Birmingham a gardé la mémoire de 1963 au cœur de son centre-ville : l’église baptiste de la 16e rue, où une bombe du Ku Klux Klan a tué quatre fillettes, le Kelly Ingram Park juste en face, où la police lâchait les chiens et les lances à incendie sur les manifestants, souvent des adolescents, et le Birmingham Civil Rights Institute, le musée le plus complet sur le sujet dans l’État.
Mais Birmingham n’est pas qu’un mémorial. Le parc Sloss Furnaces, un ancien haut-fourneau reconverti, se visite pour son ambiance industrielle. Le quartier d’Avondale et le centre-ville se sont remplis de brasseries et de bons restaurants. Et la statue de Vulcain, la plus grande statue en fonte du monde, veille sur la ville depuis la colline de Red Mountain.
Huntsville, « Rocket City »
Changement complet d’ambiance au nord. Après la Seconde Guerre mondiale, l’armée américaine installe à Huntsville Wernher von Braun et son équipe d’ingénieurs allemands. C’est ici qu’est conçue la fusée Saturn V, celle des missions Apollo.
Le U.S. Space & Rocket Center en expose une vraie, suspendue à l’horizontale dans un hangar : 111 mètres de long, il faut vraiment reculer pour la voir en entier. C’est aussi le siège du Space Camp, qui accueille des enfants (et des adultes) du monde entier. Même si vous n’êtes pas passionné d’espace, comptez au moins une demi-journée.
Muscle Shoals, le son du Sud
Dans une petite ville du nord-ouest, deux studios ont enregistré une quantité folle de classiques : Aretha Franklin, Wilson Pickett, les Rolling Stones (Brown Sugar), Paul Simon, Bob Seger… Les FAME Studios et le Muscle Shoals Sound Studio se visitent tous les deux. On entre dans les pièces où ces morceaux ont été enregistrés, souvent avec un guide qui connaît toutes les anecdotes. Le documentaire Muscle Shoals 🎬 (2013) est une bonne mise en bouche avant d’y aller.
Juste à côté, à Tuscumbia, la maison natale d’Helen Keller, Ivy Green, raconte l’histoire de cette enfant sourde et aveugle à qui son institutrice Anne Sullivan a appris à communiquer.
Tuskegee
Entre Montgomery et la frontière de la Géorgie, Tuskegee réunit deux sites nationaux. L’université de Tuskegee, fondée en 1881 par Booker T. Washington, où a travaillé le scientifique George Washington Carver. Et le Tuskegee Airmen National Historic Site, sur l’aérodrome où ont été formés les premiers pilotes militaires noirs américains pendant la Seconde Guerre mondiale.
Mobile, la vieille ville française
Mobile a été fondée par des Français, et ça se sent encore un peu dans les noms de rues et dans l’architecture, avec ses maisons à balcons en fer forgé et ses chênes couverts de mousse espagnole. Surtout, la ville revendique le premier Mardi Gras d’Amérique, célébré dès le début des années 1700, bien avant La Nouvelle-Orléans. Les défilés ont lieu pendant les semaines qui précèdent le mercredi des Cendres. L’ambiance y est plus familiale que chez la grande voisine louisianaise.
Dans la baie, le cuirassé USS Alabama, de la Seconde Guerre mondiale, se visite de la salle des machines jusqu’aux tourelles. Au sud de la ville, les jardins de Bellingrath sont magnifiques au printemps, quand les azalées fleurissent.
Gulf Shores et Orange Beach
Personne ne pense à l’Alabama pour la plage, et pourtant. À Gulf Shores et Orange Beach, le sable est fait de quartz très pur descendu des Appalaches : il est blanc, fin, et il crisse sous les pieds. L’eau est chaude de mai à octobre, et les prix restent en général plus doux qu’en Floride, juste à côté. Pour quelque chose de plus sauvage, le Bon Secour National Wildlife Refuge protège des dunes où les tortues caouannes viennent pondre en été, et Fort Morgan, à la pointe de la péninsule, garde les murs d’un fort du XIXe siècle.
Côté nature
Le nord-est est la partie la plus verte de l’État. La Little River Canyon National Preserve suit une rivière qui coule presque entièrement au sommet d’une montagne, avec des cascades et une route panoramique au bord du canyon. Le DeSoto State Park, juste à côté, a de jolis sentiers et des chutes d’eau. Plus au centre, le mont Cheaha, le point culminant, offre une vue dégagée sur des forêts à perte de vue. Rien de spectaculaire à l’échelle de l’Ouest américain, mais de belles journées de randonnée loin de la foule.
Idées d’itinéraires
4-5 jours, les droits civiques. Birmingham (1 jour), Montgomery (1 jour et demi), la route de Selma (une demi-journée), et éventuellement Tuskegee. Beaucoup de voyageurs arrivent par Atlanta, à 2 h 30 de Birmingham.
7-10 jours, du nord au sud. Huntsville et le Space Center → Muscle Shoals → Birmingham → Montgomery et Selma → Mobile → Gulf Shores pour finir les pieds dans l’eau. Environ 800 kilomètres au total, sans grosse journée de route.
Un combo avec les voisins. L’Alabama se marie très bien avec le Tennessee (Nashville est à moins de 2 heures de Huntsville), la Géorgie (Atlanta) ou le Mississippi et la Louisiane en longeant la côte vers La Nouvelle-Orléans.
Côté assiette
L’Alabama, c’est d’abord le barbecue, avec une spécialité qu’on ne trouve presque nulle part ailleurs : la sauce blanche, à base de mayonnaise, de vinaigre et de poivre, inventée dans les années 1920 chez Big Bob Gibson, à Decatur. On la sert sur du poulet fumé. Ça surprend, puis on en redemande.
À goûter aussi :
- les fried green tomatoes, des tomates vertes panées et frites. Le roman de Fannie Flagg (et le film Beignets de tomates vertes 🎬) s’inspire de l’Irondale Café, près de Birmingham, qui en sert toujours ;
- la saucisse Conecuh, fumée dans le sud de l’État, qu’on retrouve un peu partout ;
- les boiled peanuts, des cacahuètes bouillies dans l’eau salée, vendues au bord des routes ;
- la West Indies salad de Mobile, une salade de chair de crabe marinée ;
- les huîtres et les crevettes « royal red » du golfe ;
- la Lane cake, un gâteau aux fruits secs imbibé de bourbon, dessert officiel de l’État.
Culture et anecdotes
- Le football universitaire est une religion. L’Iron Bowl, le match annuel entre l’université d’Alabama (Tuscaloosa) et Auburn, paralyse l’État chaque fin novembre. Le stade de Tuscaloosa dépasse les 100 000 places. Même sans rien comprendre aux règles, un match un samedi d’automne est une expérience : fanfares, parkings transformés en pique-niques géants dès le matin (le « tailgating »)…
- Monroeville, dans le sud, est la ville natale d’Harper Lee, l’autrice de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Son ami d’enfance Truman Capote y passait ses étés. Chaque printemps, les habitants jouent l’adaptation théâtrale du roman dans l’ancien tribunal.
- Hank Williams, pionnier de la country, et Nat King Cole sont nés en Alabama. Montgomery consacre un musée au premier.
- À Scottsboro, l’Unclaimed Baggage Center revend le contenu des valises perdues par les compagnies aériennes et jamais réclamées. On y trouve de tout, des vêtements aux appareils photo, et c’est devenu une attraction en soi.
- Quelques comtés de l’Alabama sont encore « dry » ou partiellement : pas de vente d’alcool, ou seulement dans certaines villes. Ne comptez pas acheter une bière partout.
Quand partir ?
- Printemps (mars à mai) : la meilleure période. Il fait doux, les azalées fleurissent à Mobile, et la côte n’est pas encore bondée. Attention, c’est aussi la saison des tornades : restez attentif aux alertes météo.
- Été (juin à août) : chaud et très humide, souvent plus de 32 °C avec une chaleur lourde. Parfait pour la plage, moins pour marcher en ville.
- Automne (septembre à novembre) : très agréable à partir d’octobre, avec en prime l’ambiance des matchs de football. La saison des ouragans court jusqu’à fin novembre sur la côte.
- Hiver (décembre à février) : doux dans le sud, parfois frais dans le nord, et très calme. Mardi Gras à Mobile tombe en février ou début mars.
Infos pratiques
- Durée conseillée : 5 à 7 jours pour l’essentiel, 10 jours pour prendre le temps.
- Arriver : les aéroports de Birmingham, Huntsville, Montgomery et Mobile sont surtout desservis en correspondance. Atlanta (Géorgie) est souvent la porte d’entrée la plus pratique et la moins chère depuis la Belgique.
- Se déplacer : la voiture est indispensable. Les transports en commun entre les villes sont quasi inexistants.
- Budget : plutôt abordable pour les États-Unis. Motels et restaurants sont nettement moins chers qu’en Floride ou dans les grandes villes de la côte Est.
- Précautions : téléchargez une appli météo avec alertes (tornades au printemps, ouragans de juin à novembre). En été, prévoyez de l’eau et évitez les longues visites à pied en milieu de journée.
- Le conseil en plus : pour la côte, réservez bien à l’avance si vous voyagez pendant les vacances scolaires américaines (juin-juillet), quand les familles du Sud débarquent en masse.